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« Très peu de gens, d’ailleurs, se réalisaient vraiment dans leur travail. A moins d’arriver à créer librement quelque chose par soi-même. Et l’on finissait forcément un jour par se demander à quoi l’on jouait, à faire le pantin pour gagner sa vie. Les gens qui travaillaient étaient des comédiens qui prenaient les autres travailleurs et les autres tout court pour des cons parce qu’un beau jour, c’est le système qui avais pris tout le monde pour un con. Il se dit qu’il aurait bien aimé avoir des dons à exploiter ( je sais pas moi, musicien, peintre, écrivain). Comme ça, au moins, il n’aurait pas passé son temps depuis quinze ans à faire croire aux autres qu’il croyait à son métier.
Comment s’appelait-il, déjà, le type qui chantait « j’aurais voulu être un artiste » ? C’était pas Balavoine ? Philippe , qui jusque-là n’avait jamais prêté une attention particulière à cette chanson comprit ce soir-là que « J’aurais voulu être un artiste », cela signifiait avant tout « J’aurais voulu croire à quelque chose, donner un sens à ma vie ». Ou bien avoir au moins une vraie passion à côté de son métier. Une passion qui aurait désacralisé l’importance de son métier tout en le rendant encore plus efficace au travail parce qu’il s’y serait consacré de façon très détendue, parce qu’il ne se serait pas menti dès le départ en se disant, comme tous ceux qui n’avaient pas eu la chance d’avoir un quelconque talent, que sa réalisation personnelle passerait nécessairement par ce métier. Parce qu’il aurait bien gardé à tout moment à l’esprit qu’après le travail, l’essentiel, le meilleur de lui-même, l’attendait sur un chevalet, un pupitre ou une feuille de papier. C’aurait été comme être très riche et de ne travailler que pour son plaisir.
Ca lui faisait tout drôle de comprendre brutalement des choses aussi simples. Ca le soulageait et en même temps, cela rendait la réalité encore plus triste, plus insensée, plus vaine et sans espoir. »
Nicolas Fargues, Rade Terminus
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